Le legs Léon Robert

Du patrimoine privé au domaine public...

Guy Barbier


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Collectionneur discret (et membre de notre association), Léon Robert a patiemment réuni pendant des années quantité d'œuvres d'art qu'il intégrait dans le décor personnalisé de son confortable appartement bisontin où le souci de l'esthètique conjuguait en permanence tradition et modernité.

Courant janvier 2001, peu de temps après son décès, trente deux objets qui avaient contribué à l'agrément de sa vie, autant dire trente deux coups de cœur, ont rejoint, selon ses désirs, les collections municipales.
A l'exception d'un tableau visible au Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie et de quelques porcelaines présentées lors de l'exposition Images d'enfance, dont une devait bénéficier d'un article dans la presse locale sous le titre flatteur de “Trésors du Musée”, le legs n'a été que peu dévoilé à ce jour.
Il nous a donc paru opportun d'en montrer toute la diversité au fil d'un commentaire succint conçu comme une sorte d'hommage rendu à la mémoire du donateur.


L'art religieux qui constituait un des points forts de sa collection est évoqué par une Vierge à l'enfant, en bois polychrome dont la datation pourrait remonter à la première moitié du XVème siècle. L'aspect trapu de la Madone, son visage grave enveloppé dans un grand manteau rythmé par de larges plis et replis, la caractéristique tête joufflue aux cheveux lissés de Jésus, qui tient selon l'iconographie traditionnelle un oiseau dans sa main, trahissent indubitablement des caractères de style bourguignon.
L'image du rédempteur, si souvent collectée (on se souviendra ici du Christ offert au musée en 1994) se retrouve dans un beau crucifix en ivoire du XVIIè siècle, à la facture précise et sensible. Vêtu d'un court perizonium retenu par une cordelette, il est figuré Christo vivo, la tête levée vers le Ciel semblant poser l'ultime question :
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ” (Matthieu, XXVII, 46).
Un calice en argent du siècle suivant, portant le poinçon de Saint Omer, toujours en quête d'auteur, clôt ce groupe voué à l'art sacré. Il vient compléter de manière significative le fonds d'orfèvrerie religieuse du musée en partie constitué d'objets italiens plus anciens et permet, grâce à son décor de rocaille aux motifs symboliques, de fructueuses comparaisons avec le calice du comtois Claude-Louis Barrière (1758) de la collection Lerch.

Pour ce qui est de la peinture, on ne manquera pas d'être séduit par un rare “fixé sous verre” figurant un rémouleur qui remonte peut-être au XVIIè siècle, époque où ces illustrations des petits métiers de la rue connaissaient le plus vif succès avec, entre autres, la fameuse série des Cris de Paris, gravée en 1737. Ce type de production soignée qui relève de la peinture dite savante, celle vendue en “mercerie” selon le terme du temps, se démarque résolument du genre populaire diffusé le plus souvent auprès d'une clientèle de paysans dont le Musée Comtois possède bon nombre d'exemplaires.

Les deux œuvres suivantes, plus tardives, sont des créations locales.
Une esquisse du Baron Armand de Fraguier (1803-1873), un des fondateurs de la Société des Amis des Beaux-Arts à Besançon, intitulée Une loge au bal masqué est pressentie comme étant une étude préparatoire du tableau présenté au Salon de Paris en 1848. Néanmoins, ce sujet semble avoir été décliné à plusieurs reprises par l'artiste ce qui incite à une certaine prudence mais n'empêche nullement de goûter à son style libre et cursif, à son écriture désinvolte où les formes ne sont encore que des taches.
On appréciera de même le délicat paysage d'un élève de Corot, le peu connu Adolphe de Villers, natif de Châtillon-Le-Duc. L'exécution vibrante, le subtil travail de la lumière qui dégage des arbres aux troncs sinueux couverts de frondaisons légères, ne peuvent manquer de rappeler l'univers poétique du grand peintre, en particulier ses paysages lyriques dits de “souvenir” conçus, après 1860, dans le parc de Mortefontaine, près de Senlis.


Mais le cœur de la collection réside en fait dans un lot de vingt-cinq céramiques, un nombre modeste qui ne doit pourtant pas faire illusion, car l'ampleur géographique et chronologique proposée et la rareté de certaines pièces, le désigne comme l'ensemble le plus conséquent offert au musée depuis la fin du XIXè siècle. Son étude s'avère toutefois difficile dans la mesure où tous les éléments ne possèdent pas les marques répertoriées permettant de distinguer avec discernement époques et créateurs.

D'emblée, ces réserves se posent au sujet de deux plats creux espagnols à panse tronconique datables de la fin du XVIè voire du début du XVIIè siècle. Recouverts de lustre à reflet métallique, ces faïences au décor animalier d'une réelle fraîcheur d'inspiration, (sans égaler la richesse des pièces d'apparat hispano-mauresque données à la Ville, en 1894, par Eugène Willemot), se rattachent probablement aux productions de Manises ou de Valence, à moins qu'il ne faille chercher du côté de la Catalogne et de l'Aragon, le débat, on le voit, est largement ouvert.
Elles sont présentées avec trois plats en camaïeu bleu sur fond blanc, des “bleus de Delft”, certains à l'imitation des porcelaines chinoises, beaux témoignages d'une fabrication originale en son temps qui devait influencer toute l'Europe.

Un des versants heureux de la collection Robert réside dans un ensemble de porcelaines allemandes, du XVIIIè siècle, issues de la manufacture de Meissen, identifiables grâce à la célèbre marque formée de deux épées entrecroisées.
La pièce majeure est un groupe de style rococo a priori exécuté aux alentours des années 1750-1760, mettant en scène Thalie, la muse de la comédie et de la poésie joyeuse, reconnaissable à sa couronne de lierre et au masque, emblème du théâtre, qu'elle tient à la main. Composition savante, modelé souple, gestes gracieux, finesse des détails concourent à la beauté de ce type d'objet qui furent portés à leur perfection par Johann-Joachim Kaendler (1706-1773).
L'exemplaire bisontin a-t-il été créé d'après les modèles de ce dernier, pourrait-il même lui être attribué, ces questions demeurent.
Il est associé à trois belles assiettes chantournées à décor polychrome de fins bouquets de fleurs. L'une d'entre elles a la particularité de présenter un bord gaufré imitant la vannerie, motif décoratif connu sous le nom de Sulkowski-Ozierrelief dont l'origine est à rechercher dans le premier grand service de table conçu à Meissen, en 1735-1737, également sur les modèles de Kaendler, pour le comte Sulkowski.
Les amateurs apprécieront enfin une insolite tasse “trembleuse” ou mancerina (une invention, dit-on, du marquis de Mancera, vice-roi de la Nouvelle-Espagne) qui assure une stabilité parfaite et permettait de boire au lit, à demi allongé.

L'essor européen de la petite statuaire est quant à lui illustré par une paire de figurines en faïence fine de Niderviller, d'excellente facture, un Berger et une Bergère, évoquant les pastorales mises à la mode par François Boucher et son école. De grande taille, sans doute réalisées d'après les modèles de Paul-Louis Cyffé (1724-1806), marquées des lettres "NB" entrelacées qui indiquent la période “Niderviller Beyerlé”, elles sont datables des années 1750-1770 et peuvent être dorénavant considérées comme les pièces de référence du musée. Ce type de production sera également l'apanage d'une manufacture suisse fondée en 1763 à Schooren près de Bendlikon sur le lac de Zurich dont le legs Robert se fait l'écho avec deux sujets bien dans l'esprit du temps, une pittoresque Iphigénie et un Joueur de vielle.

A ces pièces viennent s'ajouter des céramiques d'horizons divers.
Tout d'abord un grand plat à bords chantournés décoré d'un bouquet à “la fleur de pomme de terre”, motif mis à la mode à Moustiers mais reproduit dans le Midi, le Lyonnais, le Sud-Ouest, jusqu'à Alcora en Espagne, d'où des hésitations quant à son origine, et deux assiettes en porcelaine chinoise de la compagnie des Indes, vraisemblablement datables du règne de Qianlong (1736-1796), une au décor de fleurettes en émaux de la “famille rose”.
Un beau pot couvert, de forme balustre, complète cette série. Il n'est pas sans rappeler certaines créations du manufacturier parisien Locré mais sa décoration articulée autour d'un médaillon sur le thème de l'Amour jouant à la guerre privilégie des entrelacs de guirlandes de roses faisant davantage penser aux productions de Limoges. Ces incertitudes d'ordre stylistique vont de pair avec une appréciation chronologique tout aussi diffuse, fin du XVIIIè ou début du XIXè siècle.


C'est à cette période que se rattachent les quatre éléments qui suivent.
En premier lieu, le fleuron du groupe, une tasse litron et sa soucoupe en porcelaine dure de Sèvres, datées du début du siècle, appartiennent au type de la “tasse isolée” dont le décor luxueux la faisait rechercher par les amateurs comme un vrai bijou. Le thème explicité par la sentence de la tasse, L'Amour trompe, renvoie astucieusement à l'image de la soucoupe où un putto espiègle se détache sur un fond de paysage aux dégradés harmonieux de vert et de bleu. La peinture a la précision d'une miniature, l'ensemble est intégré dans un riche décor d'or délicatement dessiné. Une telle virtuosité technique tranche avec avec l'apparente simplicité d'une tasse moulée au décor en relief de fleurettes et grains de riz typique de la faïencerie de Rambervillers, petite ville située au sud-est de Lunéville.

Notre parcours s'achève sur deux pièces visuellement très attractives.
D'une part, une exubérante veilleuse tisanière en porcelaine de Paris semble-t-il, polychrome et or, figurant une orientale en costume traditionnel, assise sur un coussin, la tête et les mains au naturel, dont on connait des modèles similaires signès Jacob Petit (1796-1868) et, d'autre part, une tasse litron et sa sous-tasse, datées de 1846, en porcelaine de Sèvres cette fois-ci, appartenant au service dit du Château de Neuilly, caractérisé par un subtil décor de guirlandes de fleurs au naturel avec alternance d'ornements d'or, motif ô combien apprécié à l'époque, notamment par Louis-Philippe et sa sœur Madame Adélaïde.

Si le Musée des Beaux-Arts est sans conteste le principal bénéficiaire de ce legs, le Musée du Temps quant à lui, n'a pas été non plus oublié. Le Palais Granvelle où l'entreprise Pateu et Robert réalisa à plusieurs reprises d'importants travaux de rénovation, reçoit un cartel de la première moitié du XVIIIè siècle, de forme violonée, agrémenté d'une belle garniture de bronzes ciselés et dorés à décor rocaille, le cadran émaillé à treize pièces de Picart à Reims, la caisse estampillée Duhamel.

Désormais le Temps a fait son œuvre, Léon Robert s'en est allé non sans avoir au préalable assuré la perennité d'une partie de sa collection au sein de ce Musée des Beaux-Arts inlassablement visité, qui fut pour lui un lieu de découvertes et d'émotions. Il trouvait juste de donner à son tour un peu de ce qu'il avait reçu.

Note : Trois objets du legs n'ont pas figuré dans notre commentaire :
- une assiette en faïence polychrome au décor de bouquet chatironné à la rose. Lunéville ou Saint Clément, fin du XVIIIè siècle.
- un plat en faïence au décor à la corbeille fleurie, XVIIIè siècle (?), marque non identifiée.
- une aiguière en faïence, fabrique Keller et Guérin, Lunéville, fin XIXè début XXè siècle.

Remerciements :
Que toutes les personnes dont l'aide nous a été précieuse trouvent ici l'expression de notre gratitude :
Françoise Soulier-François, Frédérique Thomas-Maurin, conservateurs du patrimoine, Sandrine Roser, doctorante en histoire de l'art, Jacques-Marie Dubois, assistant qualifié de conservation, Dominique Bonnet, P.Nicolier, Agnès Petithuguenin, Bernard Quittelier, Cécile Bel, guide conférencière, Gabriel Vieille, photographe, Maguy Scheid, documentaliste au Musée du Temps, Michel Grosnit et André Capel de l'équipe technique du Musée des Beaux-arts.

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