La Fuite en Egypte de Fondremand : un état des lieux

Guy Barbier

 

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Dans la préface du catalogue Un Paradis bisontin, publié en 1992, Matthieu Pinette annonçait sans ambages : " Avouons-le, ce n'est certainement pas son fonds de sculptures médiévales et modernes qui assure sa réputation au Musée des Beaux-Arts et d'archéologie de Besançon". A cette date, l'auteur était bien loin d'imaginer qu'en l'espace d'une dizaine d'années à peine, la physionomie de la collection allait se modifier de manière décisive et qu'il en serait, pour une part, la cheville ouvrière.

Dès 1992, l'achat d'un clé de voûte du XIIIème siècle provenant d'une église de la ville annonce ce revirement. L'année suivante, deux statues du XVème, une Sainte Barbe découverte sur la façade d'une propriété de Saint-Ferjeux et un Patriarche de l'Arbre de Jessé rejoignent le fonds bisontin brillamment enrichi, en 1994, par le désormais célèbre gisant de Jean de Bourgogne, chef-d'œuvre de Jean Pépin de Huy, exécuté en 1315.

Tant d'efforts déployés trouveront un prolongement remarquable six ans plus tard, avec l'achat, proposé par Marie-Hélène Lavallée, d'un groupe sculpté du début du XVIème figurant une Fuite en Egypte qui fut naguère conservé dans la chapelle du Château de Fondremand (Haute-Saône).
Cette importante acquisition, soutenue sans réserve par les Amis des Musées, soucieux à l'époque de fêter avec brio le cinquantième anniversaire de leur association, bénéficiera également de l'appui financier du FRAM.

 
la fuite en Egypte
 

L' oeuvre illustre un passage de l'évangile de Saint Matthieu (II, 13-15) où il nous est dit qu'après le départ des Rois Mages
"l'ange du Seigneur apparut en songe à Joseph pour l'avertir des intentions d'Hérode :
- Lève-toi, emmène l'enfant et sa mère et réfugiez-vous en Egypte jusqu'à ce que je t'avertisse. Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr.
Joseph se leva pendant la nuit, prit le petit enfant et sa mère, et partit pour l'Egypte
".

Si les deux statues évoquent bien les préparatifs de l'exil, leur mise en scène propose un parti pris iconographique peu habituel qui mérite d'être souligné.
En effet, la Vierge Marie, assise en amazone sur un âne, ne porte pas Jésus sur ses genoux comme le voulait la tradition la plus répandue à l'époque. Le rôle de christophore est ici dévolu à Joseph. Cette singularité n'est peut-être pas aussi anodine et pittoresque qu'il y paraît car pendant longtemps en Occident, jusqu'à la fin du Moyen-Age, le père nourricier du Christ a été mis en retrait par rapport à la Vierge et à l'enfant, son image dévalorisée; il faudra attendre la Renaissance pour constater un changement dans l'appréciation de ses qualités.
Il n'est donc pas interdit de croire, compte tenu de la chronologie, que le groupe de Fondremand témoigne de cette évolution des mentalités religieuses visant à réhabiliter Joseph, une évolution que la Réforme catholique exprimera de manière éclatante quelques décennies plus tard en faisant de lui un des saints les plus vénérés de la chrétienté.

Sculptées en ronde-bosse dans du bois de noyer, les figures reposent sur des terrasses façonnées en monticules irréguliers où des trous de cheville gardent la trace d'éléments complémentaires aujourd'hui disparus.
De l'ensemble se dégage un sentiment de noblesse inscrit dans un style vigoureux soutenu par une savante polychromie qui en parachève les effets plastiques. Les techniques mises en œuvre forcent l'admiration. Au minutieux motif en damier de la tunique de Joseph répondent les décors variés de la robe de Marie à l'imitation des luxueuses soieries du temps, le tout étant décliné sur des feuilles d'or pur. Ciselure, poinçonnage, dessins tracés en "sgraffito" (procédé consistant à gratter une couche de couleur posée sur l'or pour faire apparaître des ornements dorés), peinture, participent à cette éloquente démonstration de l'art gothique tardif dont l'approche stylistique demeure néanmoins très aléatoire.

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En pareil cas, l'historique de l'œuvre peut apporter des indices précieux, malheureusement, la destination originelle du groupe n'est pas établie et sa présence au château de Fondremand non documentée. Tout au plus doit-on se contenter d'une vague tradition familiale, invérifiable à ce jour, laissant croire à un don consenti à la fin du XIXème siècle, par l'abbé de Musy, curé de Chagny (Saône-et-Loire), en faveur de la famille de Prunelé.

Du côté de l'érudition locale un constat identique s'impose, la génération pourtant si active des Gauthier, Castan, Brune a ignoré, a priori, notre Fuite en Egypte. Il faudra finalement attendre la publication des Vierges Comtoises (1946) de l'abbé Marcel Ferry pour que l'œuvre soit portée à la connaissance des amateurs. L'auteur décèle d'emblée la complexité du style où se conjuguent à ses yeux des influences bourguignonnes, perceptibles dans la physionomie de l'enfant, et champenoises, à travers "ses coquetteries, ceinture, guimpe, cordon, frisures de Saint Joseph".

Cet avis se trouve en partie partagé par l'antiquaire parisien Gilles Bresset qui émet toutefois l'hypothèse d'un travail conçu par un artiste d'origine germanique. Plaident en ce sens, selon lui, le visage très rhénan de Joseph et la typique figure de l'âne, proche des fameux "Palmesln", ces effigies du Christ monté sur un baudet qui étaient portées en procession le dimanche des Rameaux pour commémorer l'entrée de Jésus à Jerusalem, que l'on rencontre en Alsace et dans tout le Rhin supérieur à l'époque médiévale.

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Ces commentaires doivent être confrontés aux conclusions du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France établis à partir de dix neuf prélèvements réalisés sur les deux statues. Il est dorénavant entendu que le bois utilisé est du Juglans Regia ou noyer commun, et qu'une couche blanche de préparation à la polychromie à base de gypse recouvre l'ensemble de l'œuvre, deux critères considérés comme étant "en faveur d'une origine espagnole du groupe".
On le voit, le débat s'élargit d'autant que Pantxika De Paepe, conservateur en chef du musée d'Abbeville, a bien voulu répondre à nos interrogations en nous indiquant " que la préparation à base de gesso (sulfate de calcium) permet d'affirmer (ce que le style laissait déja deviner) que l'œuvre ne vient pas du Nord de l'Europe, France du Nord, Allemagne ou Pays-Bas méridionaux" et qu'il est bien difficile de l'attribuer "à l'Espagne, l'Italie, ou même à une région frontalière de ces deux pays".

N'appartenant pas à un groupe homogène parfaitement caractérisé, La Fuite en Egypte du Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon est donc pourvue d'une certaine ambiguité dont on peut éspérer qu'elle sera levée, à l'avenir, par le biais d'études approfondies qui en retraceront l'histoire et toute l'originalité. Quoi qu'il en soit, son éclectisme déroutant, sujet à contreverse, souligne sa singulière beauté.

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Guy Barbier

Nous tenons à remercier pour leur aide dans la réalisation de cet article :
Gilles Bresset, Charles Choffet, Pantxika De Paepe, Catherine Guillemenet, Sandrine Pages-Camagna, Agnès Petithuguenin, Tristan de Prunelé, Elisabeth Ravaud et Isabelle Sombardier